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Des bancs de 1946 aux hôpitaux d'aujourd'hui : L’apport des compagnons de l'aventure à la santé ivoirienne !

Publié le Ven 14 Novembre 2025 | Modifié le Ven 14 Novembre 2025 | 619 Vue(s) | [22 articles]

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Félix Houphouët-Boigny

En 1946, faute d’infrastructures éducatives adaptées, 148 jeunes Ivoiriens sont envoyés en France dans le cadre des Compagnons de l’Aventure 46, initiative de Félix Houphouët-Boigny visant à former les élites de demain (Cowppli-Bony, 2010 ; Fax Clark, 2000). Plusieurs de ces jeunes se distinguent dans le domaine de la santé, contribuant à l’essor de la médecine moderne en Côte d’Ivoire et en Afrique (Akindès, 2005 ; Konan, 2012).

Qui sont ces médecins de l’Aventure 46 et quel impact durable ont-ils eu sur la santé ivoirienne ?  Pour répondre à cette question, cette étude retrace leur parcours, de la sélection et la formation en France à leur carrière professionnelle et à l’héritage qu’ils ont laissé dans le système de santé ivoirien.

La sélection des boursiers pour la France (1946)

En 1946, Félix Houphouët-Boigny concrétise l’une de ses grandes promesses de campagne : envoyer les meilleurs élèves de la colonie poursuivre leurs études en France. Il souhaite ainsi former une élite africaine capable d’administrer un pays en marche vers l’indépendance (Banégas, 2000, p. 35. Lors d’un passage à Daloa, il déclare devant des élèves : « Mes enfants, travaillez bien ; les meilleurs d’entre vous iront poursuivre leurs études l’année prochaine en France »

(Cowppli-Bony, 2010, p. 42)

Le projet initial prévoyait 300 boursiers, mais seuls 148 furent finalement retenus. Les colons français, craignant l’émergence d’une élite africaine, s’opposèrent vivement à ce programme et tentèrent d’en bloquer le financement (Fax Clark, 2000, p. 65). Grâce à la ténacité de Houphouët-Boigny, représenté par Auguste Denise, et à la présentation d’un relevé bancaire du Syndicat Agricole Africain, le dossier obtint finalement l’appui du ministère de la France d’Outre-mer, rue Oudinot à Paris (Cowppli-Bony, 2010, p. 56).

Par arrêté du gouverneur André Latrille, la liste officielle des 148 boursiers est publiée. Ils provenaient de diverses écoles : l’École Clozel d’Abidjan, l’École normale de Dakar et de Dabou, ainsi que des Écoles primaires supérieures (EPS) de Bingerville et de Bobo-Dioulasso. Parmi eux figuraient 13 filles et 135 garçons, âgés en moyenne de 12 à 13 ans (Boguinard, 2015).

Cette sélection marque le point de départ d’une aventure éducative et humaine exceptionnelle : celle des Compagnons de l’Aventure 46, symbole d’une Afrique décidée à prendre en main son destin.


Le grand départ des Compagnons de l’Aventure 1946

Le 22 octobre 1946, les 148 enfants retenus pour représenter la Côte d’Ivoire embarquèrent au warf de Port-Bouët à bord de la frégate Aventure 707.  Ils étaient accompagnés de Robert Salomon, médecin proche de Félix Houphouët-Boigny, et de l’instituteur Aphing Kouassi Koudio (Cowppli-Bony, 2010).  La traversée dura quatre jours et, le 26 octobre, les jeunes arrivèrent à Dakar, où ils furent immédiatement conduits au camp militaire de Thiaroye pour un séjour de cinq jours afin de s’acclimater et de recevoir les premières instructions (Konan, 2012).

Le 30 octobre, le voyage vers la France reprit à bord du paquebot Medie, un navire commercial plus confortable.  Après une escale à Casablanca, le bateau prit la direction de Marseille.  À leur arrivée, le 8 novembre 1946, les enfants furent accueillis par Tichadou et Mireille Dumont de la municipalité, Bassompierre du service social et Ouezzin Coulibaly, député de la Haute-Volta (Fax Clark, 2000).

À Marseille, les 148 enfants furent répartis selon leur âge et leur condition physique. Les plus jeunes et les plus fragiles furent dirigés vers la ville de Cèdres à Sainte-Marguerite, tandis que les treize filles furent logées au château de Saint-Victor. Les autres furent hébergés dans six hôtels différents de la ville. À la rentrée scolaire, chacun intégra les écoles techniques ou normales, amorçant ainsi la formation qui allait les préparer à devenir les futurs cadres de la Côte d’Ivoire (Banégas, 2000).

Parcours et héritage des médecins de l’Aventure 46 

   L’Aventure 46 a constitué une étape décisive dans l’histoire de la Côte d’Ivoire moderne, offrant à une génération de médecins la possibilité de transformer le système sanitaire du pays. Ces jeunes, envoyés dans les grandes universités africaines et européennes, ont acquis des compétences diversifiées allant de la chirurgie à la psychiatrie, de la pédiatrie à la pneumologie, de la médecine légale à la biochimie. Leur engagement, leur rigueur et leur vision ont permis de créer des structures médicales modernes, de former la relève et de jeter les bases d’un système de santé capable de répondre aux besoins de toute la population.

Cowpli Boni, chirurgien diplômé de l’Université de Paris et présentant sa thèse devant le jury dans les années 1950, a modernisé les blocs opératoires et structuré les services chirurgicaux en Côte d’Ivoire. Il a formé plusieurs chirurgiens parmi lesquels Richard Kadio, Guy Varango, Anthony Mgbakor qui, devenus universitaires à la Faculté de médecine d’Abidjan, ont assuré la relève dans les hôpitaux universitaires, introduisant des pratiques opératoires avancées et contribuant à l’amélioration continue des soins chirurgicaux.

Ketekou Ferdinand, biochimiste diplômé de l’Université de Paris et présentant sa thèse devant le jury à la fin des années 1950, a participé au développement des laboratoires médicaux et à la mise en place des analyses modernes.  Il a formé Valéry Jean et Marcel N’Ko qui, devenus universitaires à la Faculté de médecine d’Abidjan, ont poursuivi son œuvre en développant les services de biochimie et en formant de nouveaux chercheurs et techniciens pour renforcer les laboratoires hospitaliers.

Marcel Etté, médecin légiste formé à l’Université de Dakar et soutenant sa thèse devant le jury dans les années 1950, a organisé les services médico-légaux et formé des spécialistes tels que Michel Honde et François D’Horpock qui, devenus universitaires à la Faculté de médecine d’Abidjan, ont consolidé la médecine légale en Côte d’Ivoire et renforcé la crédibilité du système judiciaire.

Essoh Nomel, pédiatre diplômé de l’Université de Bordeaux et présentant sa thèse devant le jury dans les années 1950, a œuvré à l’amélioration des soins infantiles et à la formation des jeunes pédiatres. Parmi ses disciples : Kouamé Konan, Andoh Joseph, Kangah Dièkouadio, Oulai Soumahoro et Plo Kouié qui, devenus universitaires à la Faculté de médecine d’Abidjan, ont poursuivi ses initiatives dans les hôpitaux et dispensaires et contribué à la réduction de la mortalité infantile ainsi qu’au développement de la pédiatrie dans les régions les plus isolées. 

           Nagbélé Coulibaly, spécialiste en pneumo-phtisiologie a soutenu sa thèse au début des années 1960. Il a joué un rôle déterminant dans la lutte contre les maladies respiratoires et la tuberculose. Il a formé Fadiga Dougoutiki et Yapi Achi qui, devenus universitaires à la Faculté de médecine d’Abidjan, ont créé des services spécialisés pour le diagnostic et le traitement des pathologies pulmonaires et mis en place des programmes de prévention communautaire. En 1974, après le départ de Pierre Délormas, Nagbélé  Coulibaly devient directeur de l’Institut national de la santé publique, renforçant la formation des professionnels de santé et la structuration des politiques sanitaires nationales.

Claver Bruno, psychiatre formé à l’Université de Lyon et présentant sa thèse devant le jury dans les années 1950, a participé à la création des services de santé mentale et à la sensibilisation du public à l’importance de la santé psychique. Il a formé plusieurs psychiatres qui ont développé la psychiatrie clinique et communautaire dans tout le pays.

       Jean Badia, diplômé de l’Université de Dakar et soutenant sa thèse à la fin des années 1950, a contribué au développement des services médicaux régionaux et à la formation des futurs praticiens.  Ses activités ont renforcé la couverture sanitaire dans les hôpitaux périphériques

     Kassoum Kaboré formé à l’Université de Paris et présentant sa thèse au début des années 1960, a participé à l’organisation des services hospitaliers et à la structuration des équipes médicales. Il a formé des médecins qui ont contribué à la gestion et à l’administration hospitalière moderne. Roland Alexandre, diplômé de l’Université de Lyon et présentant sa thèse devant le jury dans les années 1950, a modernisé les protocoles hospitaliers et renforcé les services médicaux dans plusieurs régions du pays.  

Tiagare Youl, diplômé de l’Université de Dakar et soutenant sa thèse dans les années 1960, a rapproché les soins de santé des populations locales et développé des programmes de prévention sanitaire. 

Ces pionniers ont introduit des pratiques modernes dans tous les domaines de la santé :  chirurgie, biochimie, pédiatrie, médecine légale, pneumologie et psychiatrie. Ils ont posé les fondations des infrastructures sanitaires ivoiriennes.  Les élèves qu’ils ont formés, tous devenus universitaires à la Faculté de médecine d’Abidjan, ont su assurer la relève et perpétuer l’excellence instaurée par leurs maîtres.  Aujourd’hui, les noms de Cowpli Boni, Ferdinand Ketekou, Marcel Etté , Essoh Nomel, Nagbélé Coulibaly, Bruno Claver, Jean Badia, Kassoum Kabore, Roland Alexandre et Tiagare Youl restent gravés dans l’histoire. Leur parcours illustre la vision d’une Côte d’Ivoire instruite, autonome et capable de développer un système de santé moderne et adapté aux besoins de sa population.  L’Aventure 46 n’est pas seulement un programme de formation, c’est un symbole de pionniers qui ont façonné la médecine ivoirienne et laissé un héritage durable pour les générations futures.

Les médecins issus de l’Aventure 46 ont joué un rôle déterminant dans la structuration et la modernisation du système de santé ivoirien. Formés dans des institutions prestigieuses en France et en Afrique, ils ont introduit des pratiques médicales avancées, créé des services spécialisés, et formé la relève, posant ainsi les bases d’une médecine adaptée aux besoins du pays. Leur héritage ne se limite pas aux infrastructures ou aux protocoles : il se retrouve dans la culture professionnelle et l’excellence des générations de praticiens qui les ont suivis. L’Aventure 46 reste ainsi un symbole de vision, d’engagement et de pionniers dont l’impact durable sur la santé ivoirienne demeure palpable aujourd’hui.

 Une contribution de MIEZAN Essou Koffi Benjamin : Historien de la Santé

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